Collège Druidique des Gaules

Collège Druidique des Gaules

Les Séries, édition du Barzaz Breiz de Théodore Hersart de la Villemarqué, 1846 : Commentaires de l'auteur

Théodore Hersart de La Villemarqué

Barzaz Breiz

édition de 1846

 

LES SÉRIES,

 

OU 

 

LE DRUIDE ET L’ENFANT

  

______

 

 

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.

 

 

Les Druides, on le sait, étaient les instituteurs de la jeunesse. Ils avaient, dit César, un nombre immense de disciples [4]  ; l’enseignement qu’ils leur donnaient était oral et non écrit. Ils faisaient apprendre par cœur aux enfants une multitude de vers sur les dieux, l’immortalité de l’àme et son passage d’un corps à un autre après la mort ; les astres et leurs révolutions ; le monde, la terre et la mesure de l’un et de l’autre ; enfin toutes les choses de la nature [5]. Leurs leçons étaient traditionnelles et sous forme de dialogue [6]. Diogène Laërce complète le témoignage de César en disant qu’ils y employaient souvent l’énigme et la figure [7]. Il nous prouve en outre par une citation que leur rhythme privilégié était le tercet, ou strophe de trois vers monorimes. Le chaut armoricain offre donc, quant au fond et quant à la forme, les caractères généraux des leçons druidiques ; on y retrouve les principales données de l’enseignement païen sur la divinité, la métaphysique, la physique, la métempsycose, les systèmes terrestres et célestes ; il présente la même méthode technique : le dialogue et le tercet ; et les énigmes n’y manquent pas. Essayons de les deviner.

 

I. L’Unité nécessaire et indivisible que le poète enseignant identifie avec la Mort [8] pourrait être la divinité dont César rend le nom celtique par celui de Dis, dieu des ombres chez les Romains. Les Gaulois, d’après les Druides, le regardaient comme le chef de leur race, et l’appelaient leur Père [9]. C’est peut-être aussi le Destin, le Fatum, dieu suprême de la plupart des peuples de l’antiquité.

 

II. Les deux bœufs sont probablement ceux de Hu-Gadarn, divinité des anciens Bretons. La mythologie celtique, en partie conservée dans les poèmes des bardes gallois du cinquième siècle, nous apprend qu’ayant traîné hors des eaux du déluge, au moyen -de fortes chaînes, un crocodile monstrueux qui avait été la cause de la submersion de l’univers, l’un mourut de fatigue, et l’autre du chagrin qu’il eut de la perte de son compagnon [10]. La coque [11] qu’ils tirent après eux avec tant d’efforts est sans doute celle du crocodile.

 

III. Les trois vies et les trois morts de l’homme semblent rentrer dans les trois sphères d’existence de la théologie druidique. « Je suis né trois fois, » dit le barde Taliesin [12].

Je ne sais si en prêtant la même destinée à l’homme et au chêne, le poète armoricain n’entendrait pas plutôt parler des Druides, dont cet arbre était le symbole, que de l’arbre lui-même Le témoignage de Taliesin viendrait encore à l’appui de cette opinion: « Chêne est mon nom, » dit-il  [13].

Les trois royaumes de Merzin paraissent correspondre avec la troisième sphère mythologique des traditions galloises, celle de la béatitude. Il est remarquable en effet, d’une part, que ces traditions donnent le nom de tombeau de Merzin [14] au triple royaume de Loegrie (l’Angleterre), de Cambrie (le pays de Galles) et d’Alban (l’Ecosse), qui forment l’Ile de Bretagne ; d’une autre, que les Armoricains du sixième siècle faisaient de cette même lie le séjour des ames bienheureuses [15].

Le Merzin, auquel sont soumis les trois royaumes célestes dont il est ici question, n’est, on le sent bien, ni le barde guerrier de ce nom, ni le devin qui nous occuperont plus tard : je serais porté à voir en lui le dieu que les Gaulois adoraient comme l’inventeur de tous les arts, comme le génie du trafic, et que César, trompé par une similitude de nom [16] et d’attributs, identifie avec le Mercurius romain.

 

IV. Les quatre merveilleuses pierres à aiguiser que le poëte armoricain lui prête se réduisent à une seule dans les traditions galloises, qui les mettent au nombre des treize talismans dont Merzin fit présent aux Bretons. « Cette pierre, disent-elles, vint en héritage à Tidno Tedgled, fils de Jud-Hael, chef armoricain. Il suffisait d’y passer légèrement les épées des braves pour qu’elles coupassent même l’acier ; mais loin d’aiguiser celles des lâches, elle les réduisait immédiatement en poussière. De plus, quiconque était blessé par la lame qu’elle avait aiguisée mourait aussitôt [17]. »

 

V. Les cinq zones de la terre étaient connues des Druides comme les trois parties du monde. Un poème de Taliesin ou plus ancien, qui présente plusieurs points curieux d’analogie avec le chant armoricain, offre la preuve de ce fait, « La terre, dit le barde, a cinq zones, et se divise en trois parties : la première est l’Asie ; la seconde, l’Afrique ; la troisième, l’Europe [18]. »

Je n’ai pu trouver de quoi peut être le symbole cette sœur emprisonnée sous les cinq pierres du dolmen. Ceux qui font de l’archéologie une science ad libitum ne manqueront pas d’y voir, comme Davies, « la doctrine secrète des Druides enfermée dans la cellule mystique avec le néophyte soumis aux divers stages d’initiation. » Mais la critique sérieuse n’a pas à s’occuper de pareils quod libet.

 

VI. Les enfants de cire jouaient un grand rôle dans la sorcellerie du moyen âge. Quiconque voulait faire tomber une autre personne en langueur, fabriquait une petite figure de cette espèce, et la donnait a une jeune fille qui la portait emmaillottée durant neuf mois dans son giron ; les neuf mois révolus, un prêtre baptisait l’enfant, à la clarté de la lune, dans l’eau courante d’un moulin ; on lui écrivait au front le nom de la personne qu’on voulait faire mourir, au dos le mot Bélial ; et le sortilège ne manquait jamais d’opérer. Il fut pratiqué par le comte d’Etampes, aidé d’un moine noir, contre le comte de Charolais, en 1463  [19], et fait le sujet de plusieurs anciennes ballades bretonnes. 

 Sauf la cérémonie du baptême, remplacée, dans le chant breton, par l’action surnaturelle de la lune, je ne vois rien dans ce maléfice, pas même le nom de Bélial, peu différent du celtique Bel, qui puisse l’empêcher de remonter aux Druides et d’être identique au sortilège dont notre chant réveille l’idée. Mais pourquoi six enfants de cire plutôt que tout autre nombre? Je n’en vois pas bien la raison.

Je vois mieux celle des six plantes médicinales du bassin qu’un nain a mission de mêler. Les plantes dont il est ici question jouaient un grand rôle dans la pharmacie des Druides et des anciens bardes ; mais les historiens latins n’en comptent que cinq, savoir : le sélage, la jusquiame, le samolus, la verveine et le gui de chêne, tandis que les poèmes mythologiques des Bretons en nomment six, en joignant aux plantes désignées, la primevère et le trèfle, à l’exclusion du gui, qui servait sans doute à d’autres usages. Selon eux, c’étaient les ingrédients d’un bassin pareil à celui du chant armoricain ; comme lui, surveillé par un nain et contenant le breuvage du savoir universel. Trois gouttes du philtre magique ayant rejailli, disent les bardes,sûr la main du nain, il porta naturellement le doigt à ses lèvres, et aussitôt tous les secrets de la science se dévoilèrent à ses yeux [20]. C’est pourquoi le nain du poëme armoricain a aussi le doigt dans la bouche.

 

VII. La division des éléments en sept, comme les planètes, les nuits et les jours, offre quelque chose de surprenant ; c’était celle des anciens Bretons. Taliesin, outre la terre, l’eau, l’air et le feu, y comprend les atomes, ainsi que notre poète, et y joint les bruines et le vent  [21], sous-entendus par celui-ci.

 

VIII. Les huit feux rappellent les feux perpétuels qu’entretenaient les Druides dans certains temples de l’île de Bretagne, en l’honheur d’une déesse que le Polyphistor de Solin, poussé par cette manie des anciens d’assimiler les divinités celtiques aux dieux des Grecs et des Romains, confond avec Minerve [22]. Mais l’écrivain latin ne mentionne pas le nombre de ces feux. Mérzin en nomme sept. « Il y a, dit-il, sept feux supérieurs, symbole de sept batailles sanglantes [23]. » Cette montagne de la guerre, où sont allumés les feux dont parle le poète armoricain, ne parait pas sans rapport avec le témoignage du barde cambrien. Le huitième feu, le feu du père, le père-feu ou le feu principal (car on peut traduire son nom de toutes ces manières différentes), semble être le Bel tan, ou feu du dieu Bel, que les Celtes d’Irlande, selon M. Adolphe Pictet, allumaient sur les montagnes en l’honneur du soleil, au mois de mai, précisément à l’époque indiquée par le poêle breton.

Un des plus anciens bardes gallois, Avaon, fils de Taliesin, a composé une hymne pyrolatrique où il chante le char du soleil et ses blonds coursiers sous la figure du feu sacré :

« Il s’élance impétueusement, le feu aux flammes, au galop dévorant ! Nous l’adorons plus que la terre ! Le feu ! le feu ! comme il monte d’un vol farouche ! comme il est au-dessus des chants du barde ! comme il est supérieur à tous les autres éléments ! Il est supérieur au Grand Etre lui-même. Dans les guerres, il n’est point lent !... Ici, dans ton sanctuaire vénéré, ta fureur est celle de la mer ; tu t’élèves, les ombres s’enfuient! Aux équinoxes, aux solstices, aux quatre saisons de l’année, je te chanterai, juge de feu, guerrier sublime, à la colère profonde [24] ! »

Les huit génisses blanches de la Dame, qui paissent l’herbe de l’Ile, peuvent ne pas être sans rapport avec les génisses, blanches aussi, consacrées à une déesse bretonne, adorée dans l’Ile de Mon à l’époque où vivait Tacite. Si l’épithète de don, profonde, qu’ajoute le poète armoricain à l’Ile dont il parle, était une altération du mot Mon, ce qui n’est pas impossible, l’identité serait parfaite. Quoi qu’il en soit, Enez Mon signifie « l’Ile de la génisse » dans le dialecte breton du pays de Galles [25].

 

IX. L’antique tradition relative aux côtes d’Aber-Vrac’h, en Armorique, et mentionnée par un chroniqueur du quinzième siècle, ainsi que par d’autres écrivains bretons qui l’ont constatée [26], me semble de nature à éclaircir le tercet des neuf petites mains blanches exposées sur la table de pierre, au pied de la ur de Lezarmeur et des neuf mères qui gémissent. « Cette tradition, dit Pierre le Baud, rapporte qu’on immolait jadis des enfants à une fausse divinité, sur un autel d’Aber-Vrac’h dans un lieu appelé Porz Keinan, c’est-à-dire le port des Lamentations, à cause des gémissements que poussaient les mères des victimes. »

Les neuf Korrigan qui dansent à la clarté de la pleine lune autour de la fontaine, sont, à n’en pouvoir douter, les neuf Karrigan, ou vierges consacrées des Armoricains, que Pomponius Mela dit prêtresses de l’Ile de Sein [27]. Mais pourquoi dansent-elles à la clarté ou peut-être en l’honneur de la lune? Probablement la lune était leur divinité : Arthémidore, cité par Strabon, assure que dans une île voisine de l’Armorique, on lui rendait un culte sous le nom de Koré ou Kori [28]. Il ne dit pas le nom de l’île ; mais comme en plein dix-septième siècle « c’était une coutume reçue dans l’Ile de Sein, de se mettre à genoux devant la nouvelle lune et de réciter en son honneur l’oraison dominicale [29], » il y a toute raison de penser qu’Arthémidore veut parler de l’Ile en question. Au culte de la lune se rattachait peut-être celui des fontaines : ainsi s’expliquerait la ronde des Korrigan. Dans la même île où l’on s’agenouillait devant la nouvelle lune, « on avait coutume de faire, le premier jour de l’an, un sacrifice aux fontaines, chacun offrant un morceau de pain couvert de beurre à celles de son village [30]. »

J’arrive à la plus bizarre série du chant armoricain : la laie, ses marcassinset le vieux sanglier qui les instruit sous un pommier.

Le double symbole mythologique de cet arbre et de ces animaux remonte à une époque très-reculée. Une médaille publiée par Montfaucon et qu’on croit avoir été frappée pour la famille patricienne bretonne de Marc’h-Gron Porc’hel, (Cheval-au-Grouin-de Sanglier,) qui, en se faisant romaine, latinisa son nom en Marcus Grunius Porcellus ; cette médaille représente un sanglier et une laie au pied de deux pommiers confondant leurs rameaux. S’il faut en croire l’historien ancien de la première église chrétienne élevée dans l’Ile de Bretagne, la laie et les pommiers auraient été l’objet du culte des insulaires païens : « L’endroit, dit-il, où fut bâtie l’église, s’appelait l’antique sanctuaire du pommier. Au milieu, s’élevait un de ces arbres, et dessous, une laie allaitait ses petits [31].

Un autre agiographe du douzième siècle, parlant de la conversion des Bretons au christianisme, ajoute : « Un ange apparut en songe à l’apôtre du midi de l’île de Bretagne, et lui tint ce langage : Partout où tu trouveras une laie couchée avec ses petits, tu bâtiras une église en l’honneur de la sainte Trinité [32]. »

Deux poèmes mythologiques de Merzin compléteront ces témoignages. Le premier est intitulé « la Pommeraie; » le second a pour titre « les Marcassins. » Ces animaux figurent dans l’un et dans l’autre, et le barde les instruit, absolument de la même manière que le vieux sanglier instruit ceux du poème armoricain. L’épithèle d’intelligents et d’éclairés qu’il leur donne, le nom de sanglier et de poëtes des sangliers, dont d’autres bardes gallois du sixième et même du treizième siècle s’honorent, ne permettent pas de se méprendre sur le sens naturel de l’expression métaphorique employée par Merzin. C’est évidemment à ses disciples bardiques qu’il s’adresse.

« Pommiers élevés su» la montagne, dit-il , dans une invocation aux arbres sous lesquels il instruit son élève ; ô vous, dont j’aime à mesurer le tronc, la croissance et l’écorce ; vous le savez : j’ai porté le bouclier sur l’épaule et l’épée sur la cuisse ; j’ai dormi mon sommeil dans la forêt de Kelidon [33] ! »

Puis s’adressant à son disciple, il ajoute: «Écoute-moi, cher petit marcassin, toi qui es doué d’intelligence, entends-tu les oiseaux? comme l’air de leurs chants est gai [34] ! »

Ailleurs, il l’instruit et, chose digne de remarque, chacune des strophes de sa leçon commence par la formule doctorale qu’on vient d’entendre, de même que chacune des parties de la leçon de notre druide à son élève débute par les vers impératifs qu’on a lus

« Ecoute-moi, cher petit marcassin, dit-il, petit marcassin intelligent, ne va point fouir à l’aventure, au haut de la montagne ; fouis plutôt dans les lieux solitaires, dans les bois fourrés d’alentour... » Sans insister davantage, je conclus que le symbole étrange du chant armoricain cache la même réalité humaine que celui des poèmes gallois, qu’il désigne les disciples des Druides.

 

(X-XI.) Avec les dix vaisseaux ennemis arrivant de Nantes à la capitale des Vénètes pour le malheur des habitants, avec les onze bélek, débris de trois cents, qui reviennent de Vannes où ils ont été vaincus, comme l’atteste leur bâton de coudrier ; symbole celtique de la défaite [35], nous quittons le domaine de la mythologie pour entrer dans celui de l’histoire. Mais d’abord, quelle est la signification du mot bélek ? S’il veut dire prêtre en général aujourd’hui, il avait au quatrième siècle une signification plus précise, celle de ministre du dieu Bel, adoré des Druides. C’est Ausone qui nous l’apprend. Il croit faire honneur à un professeur de rhétorique de Marseille en lui parlant ainsi : « O toi, qui, né à Bayeux, descends de la famille des Druides ; tu tires ton origine sacrée du temple de Belen; à ce dieu devaient leur nom ceux qui étaient ses ministres, comme tes ancêtres [36]. » Ce fait admis, me serait-il permis de hasarder une hypothèse ? On sait que la flotte de César partit de la Loire [37] et peut-être de Nantes même, pour venir attaquer la capitale des Vénètes ; on sait qu’il anéantit leur puissance maritime, qu’il vendit à l’encan tous ceux dont il put se rendre maître, et qu’il fit égorger leur sénat et leurs prêtres ; les dix vaisseaux ennemis mentionnés par le poète armoricain ne représenteraient-ils pas la flotte romaine tout entière, et les onze bélek vaincus et fugitifs, les débris dispersés du collège druidique ? César dit, à la vérité, que les Druides étaient étrangers à la guerre, et ceux-ci sont armés ; mais il dit aussi qu’à la mort de l’archidruide, ils mettaient souvent l’épée à la main pour disputer l’autorité suprême [38] ; à plus forte raison durent-ils prendre les armes pour défendre leur patrie en danger.

 

XII. Quoi qu’il en soit, il est curieux de voir le poète armoricain regarder la mort violente des prêtres du dieu Bel comme le présage de la révolution des douze signes du zodiaque et de la fin du monde. Il est curieux de le voir donner pour signe avant-coureur de cet événement le meurtre de la vache sacrée des Bretons, de la vache noire à l’étoile blanche, ainsi que la désigne expressément, comme le poëte d’Armorique, un barde gallois du cinquième siècle ; de la vache qu’il qualifie de « vigoureuse, de vigilante, « de bonne, de belle entre toutes les belles, et sans laquelle, assure-t-il, le monde périrait [39]. » Nous verrons plus tard un poète chrétien du moyen âge, qui survécut au massacre, fait par le conquérant de son pays, des bardes gallois, ses confrères, peindre en traits prophétiques le soleil détourné de sa course et perdu dans les airs; les astres désertant leur orbe et tombant comme une conséquence de la chute des bardes, et nous l’entendrons s’écrier dans le délire du désespoir : « C’est la fin du monde ! » Cette concordance de doctrine est frappante. Evidemment l’auteur du poème gallois, tout chrétien qu’il était, connaissait une partie des secrets dont l’Armoricain fait un si pompeux étalage, et avait puisé le dernier au courant épuré de la tradition, comme notre païen les recueillit à la source même. Les bardes gallois du moyen âge, il ne faut pas l’oublier, étaient les descendants convertis des Druides, prêtres du dieu Bel ; et les paysans de Gladmorgan, sans comprendre la portée du terme, donnent encore à ceux d’aujourd’hui le nom très-caractéristique d’initiés de la vallée de Belen [40]. Le barde armoricain le mérite donc encore plus.

Mais il est un fait qui donne à son œuvre une importance qu’on n’aperçoit pas d’abord ; c’est qu’il en existe une contrepartie latine et chrétienne. On la chantait, il y a peu d’années, au séminaire de Quimper, comme autrefois l’hymne païenne dans les écoles druidiques ; et j’en dois une copie à l’amitié studieuse de M. l’abbé J.-G. Henry. Ce fait prouve que les premiers apôtres des Bretons firent aux monuments de la poésie païenne de ce peuple la même guerre habile et une guerre du même genre qu’aux monuments matériels de sa religion. On savait déjà que, dans tout ce qui n’était pas en opposition directe avec le dogme catholique, ils s’étaient plutôt efforcés de transformer que de détruire, fidèles aux instructions d’un grand pape qui leur avait dit, en les envoyant aux Gentils : « Retrancher tout, à la fois, dans ces esprits incultes, est une entreprise impossible, car qui veut atteindre le faite doit s’élever par degrés et non par élans... Gardez-vous donc de détruire les temples ; détruisez seulement les idoles, et remplacez-les par des reliques [41]. »

Les missionnaires, loin de les détruire, transportèrent donc la forme, le rhythme, la méthode élémentaire, toute l’enveloppe païenne du chant druidique dans la contre-partie chrétienne ; l’enseignement seul fut changé par eux. L’apôtre emprunte au Druide son système pour le combattre. Si l’un tire de ses poèmes sacrés la doctrine qu’il inculque à ses disciples, au moyen des douze premiers nombres douze fois répétés ; l’autre, adoptant les mêmes chiffres, attache à chacun d’eux une vérité tirée de l’Ancien ou du Nouveau Testament appropriée au sujet, et que les jeunes néophytes retiendront aisément par l’effet des répétitions. Les douze points qu’il enseigne sont : qu’il y a un Dieu, deux Testaments, trois grands prophètes, quatre évangélistes, cinq livres de Moïse, six cruches aux noces de Cana (souvenir du premier miracle de Jésus-Christ), sept sacrements, huit béatitudes, neuf chœurs d’anges, dix commandements de Dieu, onze étoiles qui apparurent à Joseph ; enfin, douze apôtres.

Comme dans le breton, le disciple interroge le maître, qui, à chaque nombre nouveau, répète en sens inverse les nombres précédents, savoir : le deux et l’un après l’unité ; le trois, le deux et l’unité après le trois ; le quatre, le trois, le deux et l’unité après le quatre, et ainsi de suite jusqu’au bout, où il reprend les douze nombres, sans s’arrêter, toujours en sens inverse.

 

Voici, du reste, le texte latin :

 

— Dic mihi quid unus ?

 

— Unus est Deus

Qui regnat in cœlis.

 

— Die mihi quid duo?

 

— Duo sunt testaments,

Unus est Deus

Qui regnat in cœlis.

— Dic mihi quid sunt tres ?

 

— Tres sunt patriarchae ;

Duo testamenta ;

Unus est Deus

Qui regnat in cœlis.

 

— Die mihi quid quatuor ?

 

— Quatuor evangelista ;

Très sunt patriarchae, etc.

Unus est Deus, etc.

 

— Die mihi quid quinque ?

 

— Quinque libri Moysis ;

Quatuor evangelistae, etc.

Unus est Deus, etc.

 

— Die mihi quid sunt sex ?

 

— Sex sunt hydrias

Positae

In Cana Galileae.

Quinque libri Moysis, etc.

Unus est Deus, etc.

 

— Die mihi quid septem ?

 

— Septem sacramenta ;

Sex hydriae, etc.

Unus est Deus, etc.

 

— Die mihi quid octo ?

 

— Octo beatitudines ;

Septem sacramenta, etc.

Unus est Deus, etc.

 

— Die mihi qttid novem ?

 

— Novem angelorum chori ;

Octo beatitudines, etc.

Unus est Deus, etc.

 

— Die mihi quid decem ?

— Decem mandata Dei ;

Novem angelorum chori, etc.

Unus est Deus, etc.

 

— Die mihi quid undecim ?

 

— Undecim stellae

A. Josepho visae ;

Decem mandata Dei, etc.

Unus est Deus, etc.

 

— Die mihi quid duodecim ?

 

— Duodecim apostoli ;

 

Undecim stellae

A Josepho visae ;

Decem mandata Dei,

Novem angelorum chori,

   Etc., etc., etc.,

Unus est Deus

Qui regnat in cœlis.

 

 

Toujours la grande idée d’un Dieu unique, au début et à la fin de chacune des strophes de la pièce latine ; toujours la sombre croyance à une nécessité indivisible, à la mort, ramenée dans l’hymne bretonne, comme terme de toutes choses. Entre ces deux enseignements il y a l’immensité : le christianisme et le paganisme, la civilisation et la barbarie sont en présence. Le Druide expose ses doctrines, et l’apôtre les combat : la jeune génération qui les écoute appartiendra au vainqueur. La lutte ayant cessé au sixième siècle, et les Armoricains étant tous devenus chrétiens à la fin de cette époque, comme l’histoire nous l’atteste [42], il s’ensuit que le monument qu’elle a laissé derrière elle remonte à une date plus ancienne. Au moins la leçon du Druide à son disciple a-t-elle été composée dans un temps où l’ordre avait encore des écoles ouvertes en Armorique, probablement du quatrième au cinquième siècle ; car si, d’une part, Suétone et Pline nous assurent, de la manière la plus formelle, que Tibère extermina tous les Druides et magiciens de la Gaule, et que l’empereur Claude eut la gloire d’abolir complètement leurs mystères ; d’autre part, deux cents ans après, Àusone nous fait connaître le nom d’un prêtre de Belen, d’une famille de Druides armoricains. A la vérité, Ausone semble faire une différence entre le ministre du culte bélénique et les Druides proprement dits. C’est précisément ce qui me porte à croire le chant de la fin du quatrième siècle ou du commencement du cinquième. Toutes les doctrines qu’il contient n’étaient pas celles des anciens Druides ; on en chercherait vainement quelques-unes dans les témoignages antérieurs à la conquête romaine, tandis qu’elles se retrouvent, pour la plupart, dans les poëmes mythologiques des bardes païens gallois de l’époque à laquelle j’ai lieu de le faire remonter.

 

 

 

 

Mélodie originale

 

 

LES SERIES (AR RANNOU).svg
 NB Les trois premières notes  ci-dessous concernent le texte des séries.
  1.  Ces cellules druidiques sont généralement formées de cinq pierres.
  2.  La Pléiade, composée de sept étoiles, dont on ne voit plus que six ; les Bretons l’appellent la poule et ses petits.
  3. Dans le zodiaque.
  4. Ad hos magnus adolescentium numerus disciplinae causa concurrit.
  5. Magnum numerum versuum... Multa de sideribus et eorum motu, de mundi ac terrarum magnitudine, de rerum natura, etc.
  6. Disputant, et juventuti traduunt.
  7. Proemia, p. 5, liv. C. sect. VI.
  8. En breton, Ankou ; en gallois, Angen ; en cornouaillais insulaire, Ankouin, mourir et oublier.
  9. Galli se omnes ah Dite patre prognatos praedicant, idque ab Druidibus proditum dicunt. (Lib. VI.)
  10. Myvyrian, Archaiology of Wales, t. III, p. 57 et 74.
  11. Kib, boîte, coque, pot (Le Gonidec, Dict., p. 89) ; pluriel, kibou, kibi, cercles. En gallois, kib signifie vaisseau, coque, cosse d’un fruit, coquille. (F. Owen, Welsh dictionnary.)
  12. Teir gwes i’m ganet. (Myvyrian, Arch. of Wales, t.1, p. 76.)
  13.  Derw... henou i’m. (Ib., p.50.)
  14.  Klaz Merzin. (Ib., t. II, p. 2.)
  15. Procope, de Bello gothico, lib. IV, c. xx.
  16.  Merzin (Mers-zen) signifie en effet un homme de négoce, un marchand, en langue celtique, comme Mercurius en latin.
  17.  Jones, Bardic musœum, n° 47.
  18. Pemp gwregiz terra...

    Enn dri ez rannet :

    Un eo’r Azia

    Deu eo’r Afrika

    Tri en Europa.   (Myvyrian, Arch.of Wales, t. I, p. 25.

  19. Voyez, pour les détails, l’élégante et populaire Histoire des Ducs de Bourgogne, par M. de Barante, t. VIII, p. 
  20.  Myvyrian, Arch. of Wales, t. I, p. 17 et 65.
  21. Tan ha douar ha dour hag aouer

    Ha nioul ha blodeu

    Ha gwent.

    (Myvyrian, t. I, p. 23.
  22. Solin, cap XXII.
  23. Seiz tan uc’hel lin

    Seiz kad keverbin.

    (Myvyrian, Ibid., p. 49.)

  24. 2 Myvyrian, t. I, p. 44.

  25. Mon is an epithet sometimes used for a heifer. (Owen, Welsh dict., t. II, p. 331.

  26. Grégoire de Rostrenen, Dict., p. 560, et dom le Pelletier, Dict., p. 474.

  27. V. l’Introduction de ce recueil.
  28. Strabon, lib. IV, p. 198.
  29. Vie de Michel le Nobletz, par le P. de Saint-André, p. 183.
  30. Ibidem, p. 186.
  31.  Guillelmus Malmesburiensis, Antiquitates Eecclesiae Glastonbury, Gale, p. 295.
  32. Liber Landavensis. Vita Dubricii, p. 295.
  33. Myvyrian, t. I, p. 150.
  34.  Ibid., p. 153.
  35. Reddidit Alfred Machtiern filius Gestin monachiam sancti Salvatoris (quam injuste per vini tenebat), in manu abbatis cum virga corilina ante Salomonem regem totius Britanniae magnaeque partis Gallarum. (Cartularium Rotonense ; ad ann. 867 ; D. Morice, Preuves, t. I. p. 308. V. aussi sur le meme symbole, Owen, Dictionn., t. I, p. 254.)
  36. (Auson., Profess., 4.)
  37. Naves aedificari in flumine Ligeri jubet. (Lib. VI.)
  38. De principatu armis contenduut. (Ibid.)
  39. Bed a vez difez, dired. (Myvyrian, t. I, p. 75 et 29.)
  40. Ed. Williams, Poem., t. II, p. 161.
  41. Gregorii Opera, lib. XI, epist. 76 ; ibid., lib. IX, epist. 74.
  42. Procope, Ap. Scriptores rerum Gallicar., t. II, p. 31, Vita Melani, ad finem, vi saec

 

 

 

 



01/07/2017
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